Conte du Chariot d'Ormont

- « Alfred, dit un jour à son fils l'avaricieux Gaspard.
- Oui père.
- Conduis jusqu'à la forêt les deux boeufs blancs
que j'ai achetés hier,
car j'ai résolu d'aller jusqu'au sommet d'Ormont,
pour tenter d'y quérir le chariot d'or.
C'est une tradition que chacun connaît dans les Vosges.
Là-haut, sur les pentes de l'Ormont le chariot d'or,
dont le timon émerge au milieu des sapins de la montagne,
s'offre à l'audacieux qui ira l'y chercher en l'attelant à deux boeufs blancs.
De nombreux chasseurs attardés dans la montagne
à la poursuite d'une biche sauvage,
l'ont souvent aperçu dans le soir,
auréolé d'une lumière jaunâtre;
jusqu'à ce jour pourtant nul n'a eu l'audace
de tenter l'aventure par crainte des lutins et des gnômes,
jaloux du trésor dont ils assurent la garde.
Et puis le chariot ne doit appartenir qu'à celui
qui saura l'amener jusqu'à la lisière de la forêt sans proférer un seul juron.
À elle seule, cette dernière clause,
ébranle les charretiers les plus aventureux.
- Nom de ... , ne reste pas là, Alfred,
à me regarder comme ça, cours conduire mes bêtes!
Et malgré les supplications de Jeannette,
sa femme, notre homme se met en route.
Il est chargé d'outils et prêt à affronter
tous les dangers et périls de la montagne.
Dans le sentier rocailleux,
les grands boeufs blancs s'avancent de leur pas calme et grave.
Attelage et conducteur arrivent sans peine jusqu'au sommet,
puis soufflent tout à leur aise.
Gaspard attache ses bêtes à un sapin
et se met à creuser le sol pour déterrer le trésor.
Surprise,
le premier coup de pioche arroche à la rocaille des étincelles d'or et le timon se découvre lentement.
Le chariot émerge peu à peu et, de lui-même,
se pose sur ses roues toutes d'or au milieu du chemin subitement aplani.
Notre homme ne peut en croire ses yeux.
Pour achever de s'en convaincre,
il tâte voluptueusement l'or massif qui reluit au soleil.
Alors, plein de confiance,
il détache ses bêtes qui ruminent,
insouciantes du travail qui va leur incomber.
Il les caresse avec mille soins et, amoureusement, les attelle au chariot.
L'équipage se met en route et l'énorme char s'avance,
au grand étonnement du charretier,
aussi facilement que le carrosse du grand-prévôt
dans les rues de Saint-Dié.
Tout semble se passer à merveille quand,
sans raison apparente,
les roues s'enfoncent dans le sol jusqu'aux essieux.
Par bonheur, Gaspard se raidit à temps;
il étouffe dans sa gorge le juron qui déjà
lui brûlait les lèvres et sourit sans mot dire à sa malchance.
Il pioche, bêche et dame les ornières,
stimule de son aiguillon les boeufs qui fument sous l'effort
et réussit enfin à repartir.
Mais voilà que la tempête fait rage;
quelques mètres plus loin,
un énorme sapin s'écroule avec fracas en travers du chemin.
Gaspard se contient encore.
Une à une, il coupe les branches;
durant des heures, il scie et dégage la route.
L'attelage reprend sa marche,
mais c'est un rocher qui surgit subitement
sous une roue et renverse le char,
plus loin c'est un éboulis qui ensevelit presque un boeuf.
Deux jours durant, une nuit toute entière,
la patience de l'entêté subit à chaque pas les assauts les plus durs.
Il n'y eut ni embûches,
ni désagréments de toutes sortes
que les mauvais génies ne lui suscitèrent,
sans toutefois tirer de sa bouche autre chose
que des douces paroles d'encouragement pour ses bêtes épuisées.
N'en pouvant plus, vers la fin du deuxième jour,
l'attelage fourbu atteint enfin la lisière du bois.
Encore quelques pas à franchir et les gardiens de la montagne seront vaincus.
Gaspard sait bien que, lutins et sorcières, ne peuvent en plaine poser leurs pieds fourchus.
Malgré la fatigue qui l'accable,
il se met à danser de joie
en apercevant de loin tous les siens
qui lui tendent les bras et crient au miracle.
Les boeufs déjà sortent de la forêt:
- Hue Blanchot, hue Costaud, nous voilà riches maintenant...
Et, fou de joie, le charretier lâche
soudain
un juron d'autant plus formidable qu'il était depuis si longtemps contenu.
Une flamme rouge jaillit.
Le sol s'entrouve et l'engloutit, lui, le chariot et ses bêtes.
Les siècles ont passé et maint chasseur a depuis,
souvent vu le chariot fatal.
Il attend depuis lors,
sous la mousse du mont,
le charretier qui saura, sans jurer, conquérir le trésor aux génies de l'Ormont.
[Jacques Granier]